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« Manger est un acte citoyen » : mon avis sur le dernier livre d’Alain Ducasse

Ca y est, je viens de poser le livre de Alain Ducasse intitulé « Manger est un acte citoyen » et je me sens mieux, soulagée par la lecture de la conclusion !

Car – oui –  la lecture des premiers chapitres du livre m’a tout d’abord vraiment déçue. Beaucoup trop de sujets sont, à mon sens, abordés au fil des pages : étapes clé de la vie de l’auteur, pratiques alimentaires aberrantes – destructurées et destructurantes, scandales alimentaires, perte de lien avec les produits, transition alimentaire vers une alimentation plus saine, plaisir du goût, émergence du retour à la naturalité en cuisine, rôle du cuisinier, rôle social du repas etc. Le lecteur s’y perd un peu, tant l’auteur passe d’une thématique à l’autre.

Ces thématiques sont étayées par des chiffres ou illustrées par des expériences et rencontres faites par Alain Ducasse.

C’est parfois drôle et cocasse, comme lorsqu’Alain Ducasse fait l’analyse critique du beurre qu’un restaurateur lui sert (Dan Barber, au Blue Hill). Alain Ducasse raconte comment il est parvenu à identifier de manière précise les facteurs ayant contribué à donner ce goût si spécifique au beurre (conditions météorologiques, ustensiles de cuisine utilisés, lieu de pâture de vaches etc.), faisant ainsi écho à ses capacités légendaires de goûteur.

C’est parfois tout à fait effrayant, comme lorsque que le lecteur découvre les aberrations du système productiviste : « Produire 1 kilo de viande nécessite 10 kilos de céréales. Or produire 1 kilo de céréales nécessite 400 litres d’eau. Il faut donc 4 000 litres d’eau pour produire 1 kilo de viande ». (page 157). Ou lorsque l’auteur évoque la question de l’origine des produits et celle de l’opacité de la traçabilité : « 90% des cornichons en France viennent d’Inde, 70% des escargots de Bourgogne viennent de Pologne, d’Ukraine, de Biélorussie et de Chine, 90% des herbes de Provence vendues en France viennent du Maroc, d’Espagne ou de Pologne ». (page 167).

Mais cette lecture est aussi – et surtout – un encouragement à agir : agir pour sauver des terres menacées par la pression immobilière, agir au quotidien en choisissant ses aliments, en fonction de leur provenance, en fonction des saisons, en fonction du mode de production et de distribution et du modèle social. Les propos de la conclusion ont résonné en moi de manière très importante : « La gastronomie est aussi un levier politique important. (…). Nous avons entre les mains, en choisissant ce que nous mangeons et pourquoi nous le mangeons, un levier de démocratie directe considérable ». « C’est là un enjeu de liberté individuelle que de refuser de se laisser intoxiquer par un système (…) qui n’a plus de sens. » (page 202).

La conclusion prend ainsi la forme d’un manifeste : le manifeste pour une gastronomie citoyenne avec la proposition de rédiger une « Déclaration Universelle de la Gastronomie Humaniste », dont je vous relate ici les différents articles (chacun comporte un droit et un devoir) :

« Article 1 :

Le droit pour tous à bénéficier d’une information et d’une traçabilité claire et transparente sur les produits.

Le devoir de chacun de s’informer et d’être responsable de ses choix.

Article 2 :

Le droit pour tous à recevoir une éducation au goût.

Le devoir de chacun de cultiver ses sens, d’apprendre et de transmettre.

Article 3 :

Le droit pour tous à être connecté aux terroirs et à la terre.

Le devoir de chacun de respecter et de protéger la terre et ses rythmes.

Article 4 :

Le droit pour tous à ce que soit préservée et améliorée la santé des hommes, indissociable de la santé de tout le monde du vivant – faune et végétal.

Le devoir de chacun de s’engager à agir pour la préservation de la biodiversité du vivant.

Article 5 :

Le droit pour tous à vivre le plaisir et la convivialité des repas.

Le devoir de chacun de faire évoluer ses comportements vers l’altérité et le partage. »

Ce livre se veut « un appel à la mobilisation des professionnels et des citoyens sur toutes les dimensions et les implications de « ce que veut manger veut dire » dans le monde d’aujourd’hui.» (page 207).

Pour cette raison, la conclusion du livre m’a encouragée : encouragée à promouvoir des parcours d’entrepreneurs en quête d’innovations responsables, encouragée à cultiver mes premières tomates cerises dans mon jardin, encouragée à changer mes pratiques alimentaires, encouragée à éduquer chaque jour mes enfants au goût et à ce qu’ils demandent « Si c’est fait maison ? », encouragée enfin à témoigner des initiatives citoyennes dans mon département de la Drôme.

Encouragée à être résolument engagée. Merci pour ce livre !

 

« Manger est un acte citoyen » (Alain Ducasse, Christian Regouby). Edition LLL (Les Liens qui libèrent). Mars 2017.